Le magazine Le Chef relaye et s'associe à une Tribune portée par Jacques Marcon (Les Maisons Marcon*** à Saint-Bonnet-le-Froid - 43) sur l'avenir du modèle agricole français à l'heure où les politiques publiques prônent la compétitivité.
"ENTRE COMPÉTITIVITÉ ET SOUVERAINETÉ : CULTIVONS LE GOÛT D'UNE VÉRITABLE INDÉPENDANCE
En 2025, pour la première fois depuis 1970, la balance commerciale agroalimentaire a frôlé le zéro. Face à cet effrayant équilibre, la ministre de l’Agriculture s'est interrogée « Au titre de la compétitivité, ne faut-il pas se poser la question de la taille critique des exploitations ? ». Si redresser la « Ferme France » est louable, la solution esquissée est un remède pire que le mal.
Car, fondé sur les volumes, notre modèle de compétitivité repose, en réalité, sur des vulnérabilités [1] :
Les exploitations tournées l’exportation sont doublement dépendantes, de leur productivité (elles-mêmes dépendantes de facteurs extérieurs : tracteurs, soja pour l’élevage, semences, intrants, pétrole) et de leurs débouchés (dépendants, eux, de marchés volatils et de la bonne volonté des acheteurs).
La spécialisation des exploitations tournées vers l’exportation crée des dépendances sur d’autres filières : dans le cas de la France, elles portent notamment sur les viandes ovine et de poulet, ainsi que les fruits et légumes.
L’agrandissement des exploitations et leur sur-mécanisation rendent leur transmissibilité impossible et risquent de conduire à un oligopole.
Ce modèle est d’autant plus vulnérable que les menaces qui pèsent sur lui s’accumulent.
La première est le conflit d’usage des terres. Depuis 1981, le béton a dévoré deux millions d’hectares agricoles : c’est-à-dire de quoi nourrir cinq millions de personnes. Les récents objectifs de sobriété foncière ne feront que ralentir cette consommation en la prolongeant d’ici 2050. Ces mêmes objectifs conduiront à des conflits d’usage entre objectifs d’intérêt général : services publics, logement, relocalisation de filières stratégiques, développement des énergies renouvelables, du nucléaire et des transports etc…
Au risque de la disparition des terres s'ajoute celle des agriculteurs. Alors que 40 000 fermes ont déjà disparu en seulement trois ans, un agriculteur sur deux partira à la retraite d’ici la prochaine décennie. Ce sont autant de terres qui pourraient perdre leur vocation nourricière ou être absorbées par les grandes exploitations voisines.
L’embrasement du Monde est également un bien mauvais présage. Ces dernières années, la guerre en Ukraine a été l’une des causes majeures de l’inflation des coûts de production et d’alimentation. Après deux crises, au Groënland et au Venezuela, le premier trimestre est désormais le théâtre d’une guerre au Moyen-Orient, laquelle fait craindre un nouveau choc pétrolier.
La Ferme France est en vérité un colosse aux pieds d’argile vers lesquels l’année 2025 n’a fait que baisser les projecteurs. Plus qu’une solution, c’est nouveau modèle - qui renforce « en même temps » compétitivité et souveraineté - qu’il faut trouver.
Loin d’être la quadrature du cercle, cette autre rationalité existe. Elle repose sur une meilleure complémentarité entre agriculture intensive - dont les difficultés sont moins à chercher dans la taille des exploitations que dans les charges (sociales, financières et administratives) qui accablent les agriculteurs - et agriculture à taille humaine et durable.
Et pourtant, elles tournent ! Pour 100 euros de produits vendus, une ferme engagée dans l'agriculture durable conserve aujourd'hui près de 40 euros sur son territoire, tandis qu’une ferme conventionnelle n’en conservera que 25 - la différence s’évaporant au profit des coûts de productions (producteurs de semences et d’intrants, en particulier).
Pour les professionnels de l’alimentation que nous sommes, ces fermes produisent d’autant plus de valeur ajoutée que leurs produits sont de meilleures qualités nutritionnelle et gustative. Obsédée par la compétitivité, l'agriculture de firme ne produit, elle, que des volumes sans âme.
Privilégions la qualité et l’autonomie, à la quantité et à la dépendance.
Pour être accepté, ce changement de modèle ne peut être décidé que par les citoyens. À cet égard, les mois prochains - marqués par les municipales, les sénatoriales, la présidentielle et de potentielles des législatives - sont un carrefour démocratique majeur.
Après l’occasion manquée de la malnommée « loi d'orientation pour la souveraineté alimentaire », l’examen du projet de loi d’urgence agricole sera également un rendez-vous important. Il pourrait être le premier tournant vers un modèle agricole souverain et durable, associant les citoyens et décidé par leurs représentants.
Ce tournant pourrait se faire, grâce à deux mesures :
- La création d'un fonds foncier national. Abondé par l'épargne citoyenne via les Plans Épargne Retraite (PER), il acquerrait les sols pour les louer sur le temps long, facilitant l'installation des jeunes et soulageant les agriculteurs en difficulté.
- L'instauration d'un « Girardin agricole » métropolitain. Fort du succès rencontré en Outre-Mer, il offrirait une réduction d'impôt fléchée vers des outils qui créent de la valeur à la ferme (laboratoires de transformation, serres, outils de vente directe) pour des exploitations à taille humaine, fortement créatrices d'emplois et écologiquement résilientes.
Ne nous trompons pas de combat : la compétitivité est un outil ; la souveraineté une question de survie."
Jacques Marcon
[1] Que les travaux, notamment de FranceAgriMer « Souveraineté alimentaire : un éclairage par les indicateurs de bilan », démontrent avec une clarté redoutable
